Il règne actuellement en Birmanie un calme violenté. La Justice qui se trouve à la racine de toute forme de Paix est inexistante. Exsangue après un demi-siècle de propagande, de mensonges et de crimes à grande échelle, le peuple se trouve encore et toujours victime de nouveaux abus et d'inacceptables censures.

Afin de comprendre les fondements de la Révolution Safran, la revue Développement et civilisation propose dans son numéro de janvier/février 2008 une analyse sur le Bouddhisme, ses préceptes et son imprégnation sans la société birmane ; le Bouddhisme représente 90% de la population, et les échanges entre les moines et les laïcs sont depuis des siècles le socle identitaire de la société birmane.

   

Si avec une armée proche à ce jour de 500 000 hommes privilégiés sous bien des aspects matériels, l’état domine par la force, les moines sont les garants de la doctrine et représentent la conscience éthique et collective du pays. De plus, par un étrange détour, la junte qui dépense 40% de son budget pour l’armée contre 4% pour l’éducation se décharge de ce dernier devoir sur les moines, qui investissent dorénavant de façon prépondérante la fonction éducative du pays. 

   

Les préceptes de libération et de libre arbitre enseignés par le Bouddha ne sont guère compatibles avec toute forme de dictature. Non, la flamme de la révolte n’est pas éteinte.

Sophie 

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Par Claude Delachet-Guillon et Emmanuel Guillon (1)

Au sens ordinaire, le bouddhisme n'est pas une religion reliant l'ensemble des phénomènes et des êtres à une foi. Mais il fait pourtant partie, par sa spiritualité, des grandes religions. Il n'y a pas de théologie bouddhiste. C'est une doctrine de la délivrance, délivrance de la souffrance, des passions et des enchaînements. Spéculer sur l'Etre ou le Non-être est donc temps perdu.

Fondée en Inde au Ve siècle avant JC par le Bouddha Sakyamuni (L'Eveillé du clan des Sakya), cette religion partage, avec l'hindouisme, la croyance au cycle indéfini des renaissances : le samsâra. Dans ce cycle de transmigrations, les destinées ne s'épuisent pas en une seule existence, cela dépend du karma (des "actes") de chacun. Pour toutes les écoles bouddhistes, les phénomènes (et les êtres), tout ce qui existe est conditionné. Il n'y a pas de nature humaine, les hommes et les animaux ne sont que des "agrégats" d'actes. Ces actes, le plus souvent, "excèdent" une vie, produisent des "fruits" au-delà de la mort.  

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Et ainsi on renaît sans fin. Les fondements de la doctrine se trouvent dans le célèbre Sermon de Bénarès :

1 - Tout est douleur (dukha : tourment, difficulté d'être). L'impermanence est le propre de toute vie. L'universalité de la douleur en découle. 

2 - L'origine de la douleur est le désir (trsna : l'avidité, la soif), produit d'un enchaînement, d'une "production en dépendance", suscité par l'ignorance, origine du désir. 

3 - La suppression de la douleur est possible. Le nirvâna, l'extinction, à la fois non-être et non-néant, est le but final. 

4 - Il existe une voie pour supprimer la douleur. Elle se situe entre l'ascèse et l'activisme. Ce "voyage" a trois pratiques : la moralité, la concentration et la sagesse. La méditation est la méthode privilégiée.

Se débarrasser de l’erreur

En énonçant ces quatre vérités, le Bouddha fondait un ordre de moines mendiants qui vont tenter de se débarrasser de la douleur et d'abord de l'erreur (la première est de croire qu'il y a un "moi"). Aussi les « vénérables » sont réputés sages, savants et détachés du monde. On croit qu'ils sont doués de pouvoirs surnaturels, ce qui relève, avec le culte des représentations du Bouddha et la croyance aux enfers, du bouddhisme dit "populaire".

Il y a donc deux types d'hommes : les laïcs et les moines. En revêtant la robe, ces derniers prononcent la formule : "Je prends refuge dans le dharma (la bonne loi du bouddhisme), je prends refuge dans la sangha (la communauté des moines), je prends refuge dans le Bouddha". Le refuge est mental mais c'est aussi le monastère, inviolable, hors des avidités du monde, et particulièrement du monde du pouvoir et du monde de l'argent.

La morale place le bien et le mal dans le samsâra : on est le fruit du karma de ses existences antérieures, dont on n'est pas responsable (d'où un certain fatalisme). En revanche, on renaîtra en fonction de nos actes, bons ou mauvais, de l'existence actuelle. Un criminel inspire la pitié ? S'il est ainsi c'est à cause de son mauvais karma. Mais par contre, par son crime, il se prépare une horrible renaissance (dans un enfer ou sous forme d'un animal particulièrement répugnant).

La doctrine est étudiée au monastère, dans les jataka, (récits édifiants des existences antérieures du Bouddha) et "les trois corbeilles" (Tripitaka) : celle de la discipline (vinaya), règles de conduite des moines et des nonnes, celle des sermons du Bouddha (sûtra), et celle de la philosophie (abhidarma).

Pour libérer les moines des contingences matérielles, les laïcs doivent assurer entièrement leur subsistance. En échange ils acquièrent du mérite spirituel et reçoivent un enseignement et un exemple qui les aident à développer leur propre spiritualité. Cet équilibre fonde depuis des siècles l’économie locale et l’identité culturelle de la société bouddhiste birmane, dans le cadre du bouddhisme theravada.

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Cependant, si les principes et les comportements enseignés par le bouddhisme visent à sa propre libération, leur pratique peut avoir des conséquences qui vont au-delà de l’individu. Ainsi, par exemple :    

- la pratique du respect de la vie (qui englobe tout ce qui vit) entraîne non seulement le refus de tuer, d’avorter, de se suicider, mais aussi de torturer et de condamner à mort. Il en découle aussi le respect des animaux, d'où l’adoption d’une nourriture végétarienne et la soumission à la nature. 

- la pratique de l’harmonie entraîne la paix, ce qui conduit à la recherche de l’unité nationale. 

- la pratique de l’acte juste et de la compassion entraîne une mise en question de l’exploitation d’autrui sous ses formes diverses : esclavage, traitements dégradants, oppression du puissant sur le faible. Ce qui peut conduire à la remise en cause des ordres établis et à devenir un aiguillon de revendications égalitaires.

         

Des relations instables

Tout au long de l’histoire birmane, des moines, au nom de la doctrine bouddhiste, se sont opposés aux rois. Ces révoltes ont abouti à des résultats contrastés. Ainsi le roi Bayinnaung (1551-1581) avait mis en cage plusieurs milliers de rebelles, avec interdiction de les nourrir. Des moines de plusieurs origines ethniques (Bama, Môn, Shan) sont venus les nourrir et ont fini par obtenir du roi qu’il libère leurs chefs. En revanche, 3 000 moines qui avaient pris la défense de la population môn de la ville de Pégou, attaquée par le roi bama Alaungpâya (1752-1760), ont été piétinés par des éléphants sur ordre du monarque1. Dans ce cas, le fait d’être môn et de s’opposer aux visées hégémoniques du roi bama a pris le pas sur le pouvoir spirituel des moines.

Dès son origine, l’Etat birman a tenté plusieurs fois de « purifier » et/ou d’organiser la communauté monastique de façon centralisée en s’appuyant sur certains moines. Il a en outre toujours fait bénéficier une partie de la sangha de la générosité royale (en échange de mérites spirituels exceptionnels) et il a fait édifier les temples les plus importants du pays.          

            

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Depuis toujours la sangha et l’Etat birman sont les deux pouvoirs qui structurent la société (2), mais leurs relations sont instables, sans doute en raison du caractère très décentralisé de la sangha birmane. Aujourd’hui, sur 50 millions d’habitants, dont près de 90% sont bouddhistes, on compte plus de 400 000 moines et 150 000 nonnes. Face à eux, le régime militaire a progressivement décuplé les effectifs de son armée afin qu’elle dépasse les 400 000 militaires...

 

Ignorer les rapports des pouvoirs religieux et politiques, et afficher de surcroît du mépris pour cette religion, devait être fatal aux colons britanniques (1886-1948). Cette attitude a provoqué l’émergence de moines comme U Ottama et U Wisara qui ont joué un rôle décisif dans la naissance du mouvement anticolonialiste. En invoquant le principe de l’harmonie, détruite par l’occupant, ces moines sont  devenus des figures de la défense de l’identité nationale. Et pour avoir été maltraités (U Wisara est mort en prison après 163 jours d’une grève de la faim pour protester contre l’interdiction faite aux moines de porter la robe safran en prison), ils sont devenus des symboles de la nation birmane moderne. Une grande partie de la sangha les a suivis en s'appuyant sur des associations monastiques de masse. 

   

Après l’indépendance, le Premier ministre de la période parlementaire (1948-1962), U Nu, a voulu faire du bouddhisme une religion d’Etat provoquant la révolte des minorités non bouddhistes. Son gouvernement a cherché à assurer le soutien financier et matériel de l’Etat à la sangha, et incité les moines à s’organiser en une institution centralisée. Ce fut un échec : la sangha birmane demeure attachée à sa structure décentralisée.

L’équilibre social remis en question

En 1962, la dictature militaire du général Ne Win a été mal accueillie par la sangha, hostile à un régime "socialiste" qui nationalisait toute l’économie. Ces nationalisations, confisquant les biens individuels, étaient des vols au regard de la morale bouddhiste. En outre, en appauvrissant les laïcs, elles mettaient en question l’équilibre social car si les laïcs ne sont plus en mesure de nourrir correctement les moines, ceux-ci ne peuvent plus se consacrer à leur spiritualité ni aider les laïcs à améliorer leur karma.

Le général Ne Win fondait sa légitimité sur l’aura acquise par l’armée nationale dans la lutte pour l’indépendance et sur son projet socialiste. Il pensait ne pas avoir besoin de l’institution bouddhiste mais s’en méfiait. Ainsi en  1965, quand des moines et des associations monastiques ont manifesté leur opposition, il a riposté par des centaines d’arrestations, la prison et la torture. De ce fait, aucune organisation monastique ne l’a soutenu.

   

Au début des années 80, le projet socialiste ayant visiblement échoué, Ne Win a pensé utiliser le bouddhisme pour le revivifier et il a décidé de prendre en main l’institution monastique. Avec le soutien de quelques moines intéressés par des largesses étatiques, une entreprise de « purification » et d’organisation de la communauté des moines a été menée, tambour battant. Des cours de justice monastiques nationales ont eu pour tâche de sanctionner les enseignements décrétés « contraires à la doctrine bouddhiste » et une réorganisation de la communauté a été mise en place sur le modèle militaire pour quadriller les monastères du pays. Neuf taik (écoles bouddhistes), sur les dizaines existantes, ont été décrétés religieusement orthodoxes. Tout le reste a été déclaré illégal. 

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En août 1988, lors du mouvement de révolte populaire réprimé par la junte dans le sang, de nombreux moines ont participé aux manifestations et des associations monastiques se sont à nouveau mobilisées. 600 moines ont été tués par le régime en deux mois. En août 1990, des milliers de moines ont défilé à Mandalay pour commémorer l’anniversaire du massacre du « 8.8.88 ». Plusieurs vénérables ont qualifié la junte de a dharma (hors la loi  bouddhiste). Puis une assemblée de 7000 moines a appelé la communauté à « retourner le bol à aumône », c’est-à-dire à refuser les dons faits par les militaires et leurs familles. En octobre, en riposte à cette arme spirituelle redoutable (car elle prive les victimes de la possibilité d’acquérir des mérites spirituels), la junte a déclaré illégales toutes les associations monastiques. L’armée a fait des raids sur 350 monastères et 3000 moines ont été arrêtés. Seules les institutions créées en 1980 et les associations ayant l'agrément ont été maintenues. Un décret a prévu que tout moine ayant une activité non religieuse doit être exclu de la communauté monastique.    

          

Mais cette fois, les différentes écoles ont fait taire leurs divergences traditionnelles pour descendre dans la rue à l’appel de L’Alliance des moines bouddhistes birmans,  une organisation dont personne ne connaissait l’identité des leaders au début des événements. Depuis, les noms de quatre d’entre eux sont apparus dont U Gambira, arrêté en novembre. Il a 29 ans et risque la peine de mort car il est accusé de trahison contre l’État. Les autres sont en fuite.

Le rôle important des femmes

Cette politique s’est heurtée à la nature décentralisée de la sangha birmane - sans compter le rôle des saints (Weiza) qui attirent des foules de pèlerins sur les territoires où ils méditent(3). Or ces groupes, parfois en désaccord entre eux, sont soutenus par des réseaux de laïcs qui pourvoient à leurs besoins.

Les laïques femmes y jouent un rôle important car elles nourrissent les moines et veillent à l’entretien des monastères. Elles assurent en outre la communication avec la population par le jeu de la transmission des nouvelles. Toutefois peu d’entre elles siègent dans les comités qui prennent les décisions importantes. Lors des événements récents la présence de nonnes a été remarquée dans les cortèges de manifestants. C’est un fait nouveau. Bien que Bouddha ait reconnu aux femmes la  capacité d’atteindre l’Eveil, et donc d’entrer dans la vie monastique  pour y parvenir, la misogynie de ses disciples a réussi à les ravaler à un rang subalterne. Aujourd’hui encore, nombre de femmes birmanes récitent une prière ancienne qui dit en substance : « Je souhaite renaître homme dans mon existence future afin d’atteindre le nirvâna ».

Bien que des nonnes aient toujours tenté d’atteindre l’Éveil sans passer par la condition masculine, contestant par là même cette discrimination, leur statut demeure inférieur à celui des moines. Elles doivent consacrer une partie de leur temps à préparer des mets destinés aux autels du Bouddha et aux moines des monastères proches. Toutes s’aménagent des moments de prière et de méditation, mais seules quelques-unes se consacrent à des études religieuses. Certaines s’occupent de personnes âgées isolées ou d’orphelins. D’autres font de l’enseignement.

         

L’enseignement primaire est en pleine expansion tant dans les monastères de femmes que d’hommes, car il est encouragé par la junte qui se défausse   ainsi de ses responsabilités (plus de 40% du budget étatique va à l’armée et moins de 4% à l’éducation).

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Les moines ont toujours eu une fonction éducative, mais limitée à l’enseignement religieux et à l’alphabétisation. Depuis peu des religieux enseignent aussi les matières profanes des programmes nationaux. Cette évolution a contribué à renforcer leur rôle social et, ce que la junte n’avait pas prévu, elle facilite la diffusion des idées et pratiques bouddhistes porteuses de contestation...

Les manifestations récentes n’ont donc pas surgi de rien. Leur mécanisme est une réédition, en plus dramatique, de ce qui se passe tous les dix ans depuis l’avènement du régime militaire. À chaque fois, une décision économique inepte de la junte (cette fois l’augmentation drastique des produits pétroliers qui, avec ses répercussions, achève de plonger la population dans la grande pauvreté) s’oppose à la doctrine bouddhiste, en particulier à l’acte juste et à la recherche de l’harmonie. En outre elle met en péril l'échange économique et spirituel qui fonde l’équilibre de la société.

Le soutien aux moines birmans

En tant que garants de la doctrine et représentants de la conscience publique, les moines se joignent aux protestations de la population, voire les précèdent comme lors de la colonisation ou de la révolte de septembre 2007, et renforcent l’aspiration démocratique. Une minorité de la sangha ne partage pas ce point de vue, soit qu’elle ait fait allégeance au pouvoir politique soit qu’elle ne veuille pas se mêler des affaires du monde.

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En octobre 2007, des personnalités bouddhistes dont le Dalaï Lama, et des associations bouddhistes d’Asie et d’Occident ont apporté leur soutien aux moines birmans en conviant leurs fidèles à prier  collectivement pour que la junte accepte d’entendre leur demande d’amélioration des conditions de vie et de dialogue. On connaît la réponse : une centaine de morts, plus de 1000 nouveaux  prisonniers et nombre de monastères vidés de leurs moines.

Pendant quelques jours, la communauté internationale, Secrétaire général de l’ONU en tête, a semblé s’unir pour condamner la junte. Mais celle-ci a riposté en expulsant le représentant local des Nations unies qui avait indiqué que le PIB birman est à peine égal à la moitié de celui du Bangladesh. Et depuis lors, on est revenu à la case départ : les Etats-Unis et l’Union européenne pérorent pour condamner la violence et réclamer la démocratie tandis que la Chine, l’Inde et l’ASEAN (4) considèrent les événements récents comme une affaire intérieure qui ne doit pas affecter leurs intérêts. Ces pays ont notamment besoin des importantes ressources énergétiques de la Birmanie pour leur développement.

Le calme est revenu dans le pays mais certainement pas dans les coeurs car la violence des militaires a bafoué tous les principes bouddhistes. Beaucoup de Birmans pensent probablement comme ce jeune moine(5) : « La prochaine vie des militaires sera très mauvaise. Ce n’est pas en enfer qu’ils iront mais encore plus bas». L’idée  que les dirigeants actuels vont payer  leurs forfaits aide certainement la population bouddhiste à vivre. Et elle peut motiver à nouveau certains moines et laïcs à reprendre le flambeau de la résistance.

Claude Delachet-Guillon et Emmanuel Guillon pour Développement et civilisation

1 - Claude Delachet-Guillon est auteur de plusieurs ouvrages dont « Birmanie, côté femmes », éd. Olizane, Genève 2002. Elle est présidente d’une association d’aide aux réfugiés birmans COSEFEB. Emmanuel Guillon enseigne le môn à l’INALCO à Paris et a publié notamment « Les philosophies bouddhistes », Que-sais-je, PUF, Paris 1997. 

2 - Houtman Gustaaf, Mental Culture in Burmese Crisis Politics, Tokyo, University of Foreign Studies, ILCAA, Monograph Series no. 33,1999.
3 - Rozenberg Guillaume, Renoncement et puissance, Editions Olizane, Genève, 2005. 

4 – Association des nations du Sud-Est asiatique. 

5 - Cité dans Irrawaddy, déc. 2007, p. 39. 

Source : Développement et civilisations n° 360, Janvier Février 2008, publication éditée par l’association Développement et Civilisations - Lebret-Irfed 49, rue de la Glacière – 75013 PARIS – 33(0)1.47.07.10.07 – www.lebret-irfed.org La reproduction des textes publiés est autorisée à la seule condition que soit clairement indiquée la source, avec les coordonnées de Développement et civilisations. Un exemplaire du document reproduisant le texte doit être envoyé à l’adresse de la publication.

Publication envoyée par Carole